Propos du Ministre du Commerce à l’ occasion de l’Atelier de l’ADIH et de la CCIH sur la contrebande Print E-mail

 

République d’Haïti

 

Propos du Ministre du Commerce à l’ occasion de l’Atelier de l’ADIH et de la CCIH sur la contrebande

 

Mesdames et Messieurs, les responsables de l’ADIH et de la CCIH,

Chers invités des diverses branches d’activités productives et commerciales

 

J

e vous remercie grandement pour l’honneur que vous me faites en m’invitant à placer quelques mots introductifs à l’occasion de ce crucial atelier sur la problématique de la contrebande en Haïti. Pour être franc, j’ai accueilli votre invitation à la fois avec circonspection et un sens élevé de responsabilité. Car, d’une part, le secteur des affaires haïtien, relativement pluriel et donc ayant des motivations et des stratégies commerciales diverses, se trouve en même temps gagnant et perdant face à la contrebande ; et d’autre part, j’ai la lourde responsabilité, en ma qualité de Ministre du Commerce et de l’industrie, d’encourager l’industrie nationale et de faire respecter les normes commerciales internationales afin de promouvoir le développement endogène de notre cher pays.

Point n’est besoin de vous rappeler que la contrebande est aussi vielle que le commerce entre les Cité-Etats et entre les Etats-Nations. Certains la considèrent comme légitime du fait qu’elle représente le refus de la mainmise et de l’exploitation des populations par l’Etat moderne. D’autres estiment qu’elle freine la créativité et la production nationale.

En effet, Adolphe Blanqui, un grand économiste français (1798-1854), disciple de Jean-Baptiste Say, l’auteur de la fameuse loi des débouchés, disait, je cite : « La contrebande est le correctif le plus efficace des mauvaises lois de douane qui entravent encore le commerce du monde. Elle est comme une protestation permanente des intérêts généraux contre les monopoles créés au profit de quelques particuliers par les gouvernements qui les partagent avec eux. […] Tandis que ce régime condamnait les peuples à s’approvisionner aux sources les plus chères et souvent les plus éloignées, la contrebande rapprochait les distances, abaissait les prix et forçait les monopoleurs a une certaine modération dans l’exploitation de leurs privilèges. »

La pensée de Blanqui est sans nul doute révolutionnaire. Elle dénonce un état de fait : les privilèges accordés aux détenteurs du capital qui implique qu’ils deviennent de plus en plus riches, alors que la masse des consommateurs et donc des travailleurs croulent sous les taxes de l’Etat et s’appauvrissent constamment. Mais, l’évolution du système capitaliste lui a en quelque sorte donné tort, dans la mesure où les dynamiques technologiques et productives ont, d’une part, créé de la richesse réduisant les inégalités sociales et donc profitable ; et, d’autre part, contribué à la baisse des taxes sur les populations. De plus, c’est important de le noter, les taxes servent désormais d’égaliseur social.

En Haïti, aussi, la contrebande est aussi vielle que la Nation. Mais, contrairement à la pensée de Blanqui, elle n’a jamais été profitable à la population. Car d’un coté, elle soutire à l’Etat une grande quantité de ressources financières, ce qui l’a fragilisé au point de le conduire aujourd’hui au bord de l’effondrement et, de l’autre, elle n’abaisse pas pour autant les prix des marchandises au profit des travailleurs-consommateurs.

De ce fait, nous, les dirigeants politiques et économiques haïtiens, devons repenser notre stratégie commerciale, et ceci pour deux principales raisons. La première tient au fait que la contrebande prive notre Etat des sources de revenus indispensable à son fonctionnement et à la dispensation de services publics nécessaires au bien-être de la population. La seconde réfère au fait que, malgré la contrebande, selon la Banque mondiale (2015), les prix des marchandises sont en moyenne au moins 30% a 60% supérieurs en Haïti que dans la Région Amérique Latine et Caraïbes.

Il faut rappeler que, compte tenu de la grande faiblesse de la production nationale, les recettes douanières, qui contribuent à environ 67% des recettes de l’Etat haïtien, demeurent encore indispensables. De plus, la contrebande menace notre sécurité sanitaire, dans la mesure où elle favorise l’entrée sur notre territoire de maladies dangereuses pour notre biotope ou pour notre santé humaine ainsi que pour la viabilité de notre environnement physique.

S’agissant du manque à gagner causé par la contrebande, si on prend seulement le commerce formel entre Haïti et la République dominicaine, il se chiffre à environ 500 millions de dollars américains. En effet, à cause de la porosité de la frontière et surtout de la grande corruption qui y règne, la majeure partie des exportations dominicaines n’est pas déclarée. Par exemple, en 2015, l’Etat dominicain rapporte le chiffre de 1,4 milliards de dollars d’exportations de marchandises en Haïti. Le FMI en a rapporté 1,6 milliards. Or l’Administration Générale des Douanes haïtienne déclare n’avoir enregistré pour cette même année que 204 millions de dollars.

C’est dire que nos partenaires commerciaux, notamment la République dominicaine, la contrebande aidant, nous considèrent comme un simple déversoir. Et malgré nos efforts, certes limités, sur la qualité et la standardisation de certains de nos produits d’exportation, ils érigent des barrières non tarifaires qui les empêchent d’entrer normalement sur leurs territoires. Ils nous infligent donc une double peine.

Les perspectives

Je pense, comme tant d’autres responsables haïtiens, que la lutte contre la contrebande doit passer par un système, je dis bien un système, de mesures telles que : une nouvelle politique tarifaire impliquant la révision à la hausse des tarifs douaniers consolidés, un contrôle drastique de l’entrée des produits étrangers sur le marché haïtien, le renforcement de la surveillance aux différents points de passage de la bande frontalière, une stratégie de lutte contre les cartels et les oligopoles si profondément ancrés en Haïti (la structure du secteur privé laisse deviner un degré élevé de concentration qui nuit à l'entrée de nouveaux acteurs, à la concurrence, à l’innovation et à la baisse des prix des produits au profit des consommateurs), une politique de ré-industrialisation nationale, et enfin une politique de formation professionnelle pour les jeunes, en tant que bonus démographique pouvant constituer un puissant moteur de la croissance économique.

En ce qui a trait particulièrement à la politique et de ré-industrialisation nationale, le MCI a déjà franchi des pas importants. En effet, outre les actions en cours sur les normes et les standards, à travers le Centre de Développement de l’Entreprise et de l’Entreprenariat (CDEE), le MCI a mis en place une politique cohérente de création d’emploi par le biais de la promotion, du renforcement et du développement des micros, petites et  moyennes entreprises. Ainsi, le CDEE dans a mis en œuvre deux le Programme de Soutien au Micro Entreprises et le Programme de Service d’Aide aux Entreprises et de Formation.

Aussi, le MCI a élaboré et mis en œuvre une stratégie nationale de Micro-parcs industriels visant à faire des régions d’Haïti des espaces propices à l’investissement et regorgés d’initiatives économiques et entrepreneuriales publiques et privées. A travers cette stratégie, le MCI fait la promotion de l’établissement et/ou de l’accompagnement direct ou indirect d’au moins quarante Deux (42) Micro Parcs Industriels de référence, soit en moyenne un (1) MPI par Arrondissement géographique.

Ces politiques aussi bien que ces stratégies publiques n’auront aucun effet si le secteur privé des affaires ne s’y retrouve pas, pour des raisons diverses, et n’apporte pas en conséquence sa pierre angulaire à la reconstruction de l’économie nationale.

Les entrepreneurs haïtiens doivent donc sortir de la voie facile du commerce et emprunter celle de la production nationale. Dans cette perspective, aussi légitime que soit cet esprit mercantile, l’éthique de responsabilité nationale doit aussi prévaloir dans l’entrepreneuriat.

Alors faut-il faire le sacrifice de ne plus privilégier les profits facile et rapides afin d’investir dans des entreprises industrielles créatrices d’emplois et porteuses d’une croissance économique socialement intégratrice et durable. Et c’est le meilleur moyen de combattre la contrebande. Car si nous produisons nous-mêmes ce que nous produisons, la contrebande va s’éliminer d’elle-même.

Vive Haïti, vive la production nationale anti-contrebande !

Je vous remercie !