Après des mois d'incertitude, le Congrès américain vient de sécuriser l'avenir de l’une des lois commerciales les plus importantes pour l'économie haïtienne et aussi de donner à Haïti l'un des signaux les plus positifs qu'elle pouvait espérer : La prolongation, jusqu'au 31 décembre 2028, du régime commercial préférentiel HOPE/HELP, qui ouvre en franchise de droits de douane le marché américain aux produits textiles et d'habillement fabriqués en Haïti. Le Sénat l'a adoptée le 8 août, la Chambre des représentants a fait de même le 1er septembre, et le texte est signé le …. par le président Donald Trump permettant de prolonger jusqu'au 31 décembre 2028 entre pleinement en vigueur. Une bonne nouvelle qui arrive après une année particulièrement éprouvante pour la filière. C'est l'aboutissement d'une mobilisation diplomatique et institutionnelle de plusieurs années, et surtout, c'est une occasion à saisir pleinement pour transformer un avantage commercial en véritable moteur de développement national.
HOPE/HELP : deux décennies de partenariat commercial avec les États-Unis
L'histoire de ce régime préférentiel commence en 2006, avec l'adoption par le Congrès américain de la loi HOPE (Hemispheric Opportunity through Partnership Encouragement), qui accorde pour la première fois un accès préférentiel structuré au marché américain pour l'habillement fabriqué en Haïti. Devant les résultats encourageants mais encore limités de cette première étape, le Congrès l'a renforcée dès 2008 avec HOPE II, qui étend la durée du régime à dix ans, élargit la gamme des produits éligibles et relève les plafonds de contingents (Tariff Preference Levels) pour les articles en maille comme pour les articles tissés.
Après le séisme dévastateur de janvier 2010, les États-Unis ont voulu appuyer davantage la reconstruction économique d'Haïti en adoptant la loi HELP (Haiti Economic Lift Program), qui consolide et élargit encore les avantages commerciaux offerts au secteur. En 2015, le Trade Preferences Extension Act reconduit l'ensemble du dispositif pour dix années supplémentaires, portant l'échéance à septembre 2025 et donnant ainsi au secteur une décennie de visibilité qui a permis des investissements industriels significatifs.
C'est cette échéance de septembre 2025 qui a ouvert le chapitre le plus récent — et le plus mobilisateur — de l'histoire de cette loi : celui de sa reconduction pour la période actuelle, jusqu'à fin 2028.
Une mobilisation nationale et diplomatique exemplaire pour obtenir ce renouvellement
Le renouvellement obtenu cette année est le fruit d'un travail de plaidoyer soutenu, mené de façon coordonnée par les institutions haïtiennes et leurs partenaires depuis plusieurs années. Dès 2021, l'Association des Industries d'Haïti (ADIH) a engagé, aux côtés du Centre de Facilitation des Investissements (CFI), du Ministère du Commerce et de l'Industrie (MCI), du Ministère de l'Économie et des Finances (MEF), de la Banque de la République d'Haïti (BRH), de la Primature, un travail continu de sensibilisation auprès des décideurs américains pour préparer cette échéance.
Cette mobilisation s'est intensifiée à l'approche de la date fatidique : le 10 septembre 2025, l'Ambassade d'Haïti à Washington organisait une réception dédiée au renouvellement de HOPE/HELP, réunissant l'Ambassadeur Lionel Delatour, le Ministre du Commerce et de l'Industrie James Monazard, plusieurs élus fédéraux américains — dont la Congresswoman Sheila Cherfilus-McCormick, la déléguée Stacey Plaskett, membre de la Commission des finances du Congrès, et le Congressman Jonathan Jackson — ainsi que des investisseurs, des membres de l'ADIH et de la diaspora haïtienne. Le 12 janvier 2026, la Chambre des représentants adoptait une première extension à une large majorité bipartite de 345 voix contre 45, suivie en février d'une reconduction rétroactive du dispositif jusqu'au 31 décembre 2026, saluée par l'ADIH comme « un signal positif » tout en appelant à poursuivre le plaidoyer pour une extension de plus long terme.
Cet appel a été entendu : en juillet 2026, une délégation haïtienne de haut niveau — comprenant le Ministre du Commerce et de l'Industrie James Monazard, un représentant de la Banque de la République d'Haïti, le représentant de l'ADIH Georges Sassine et un représentant du Groupe M/CODEVI — s'est rendue à Washington dans le cadre d'une vaste mobilisation diplomatique pour obtenir une extension de plus longue durée. Cette démarche a porté ses fruits : le vote du Sénat le 8 août puis celui de la Chambre le 1er septembre ont validé l'extension jusqu'en 2028, offrant au secteur la visibilité pluriannuelle réclamée depuis des années par les industriels et les autorités haïtiennes.
Un impact démontré sur l'emploi et le tissu social haïtien
L'industrie textile et de l'habillement demeure, depuis des années, le premier employeur industriel privé d'Haïti. Avant la pandémie de Covid-19, le secteur employait plus de 55 000 Haïtiens directement, contre 40 000 en 2015 lors de la précédente grande reconduction de la loi — une progression qui démontre concrètement la capacité de HOPE/HELP à générer de l'emploi formel dès lors que les conditions de stabilité et de visibilité sont réunies. Fait remarquable, 65 à 70 % de cette main-d'œuvre est féminine, faisant du secteur l'un des principaux vecteurs d'autonomisation économique des femmes haïtiennes, souvent seules soutiens de famille.
Le potentiel qui reste à exploiter est considérable. Une utilisation pleine des préférences commerciales, accompagnée d'investissements conséquents, pourrait porter l'emploi direct du secteur à 100 000 postes, avec un effet d'entraînement estimé entre 300 000 et 400 000 emplois dans l'écosystème élargi (sous-traitance, logistique, services). À une rémunération moyenne supérieure à 1 000 gourdes par jour et par travailleur, ces 100 000 emplois directs représenteraient plus de 100 millions de gourdes injectées quotidiennement dans l'économie haïtienne, au premier niveau seulement. L'effet multiplicateur social est tout aussi significatif : si chaque salarié soutient en moyenne cinq autres personnes, ce sont plusieurs centaines de milliers d'Haïtiens dont les conditions de vie se trouveraient directement améliorées par la pleine exploitation de cet avantage commercial.
Le poids stratégique du secteur dans la balance commerciale d'Haïti
Le textile et l'habillement représentent, à eux seuls, environ 90 % des exportations manufacturées d'Haïti et ont représenté, sur la dernière décennie, l'équivalent de près d'un milliard de dollars d'exportations annuelles vers les États-Unis à leurs meilleures années — soit la quasi-totalité des devises générées par le pays à l'export. Aucun autre secteur productif haïtien n'atteint aujourd'hui une telle capacité à générer des devises, des recettes fiscales et de la valeur ajoutée industrielle. C'est précisément ce poids stratégique qui fait de la pérennité de HOPE/HELP une priorité nationale de premier ordre : chaque dollar supplémentaire exporté grâce à ce régime se traduit directement par davantage de devises disponibles pour l'économie, davantage de recettes fiscales et sociales pour l'État, et davantage de consommation intérieure soutenue par les salaires versés dans les parcs industriels.
La confiance retrouvée des donneurs d'ordre et du commerce international
Au-delà des chiffres, le renouvellement de HOPE/HELP envoie un signal de confiance déterminant aux donneurs d'ordre internationaux et aux marques américaines qui s'approvisionnent en Haïti. Dans un contexte mondial où les entreprises américaines cherchent activement à rapprocher leurs chaînes d'approvisionnement du marché nord-américain (nearshoring), Haïti dispose d'atouts uniques : un accès en franchise de droits de douane, une proximité géographique avec la Floride — à environ deux heures et demie de vol de Miami —, une main-d'œuvre compétitive et une infrastructure de parcs industriels déjà éprouvée. La prolongation jusqu'en 2028 conforte cette position en offrant aux acheteurs internationaux la visibilité contractuelle nécessaire pour engager des commandes pluriannuelles, et aux investisseurs la garantie qu'ils pourront amortir leurs capitaux sur plusieurs cycles de production. L'American Apparel and Footwear Association (AAFA), qui représente les grandes marques américaines de l'habillement, a elle-même salué ces programmes comme ayant été « déterminants pour le développement du secteur textile haïtien » et bénéfiques à la fois pour l'industrie américaine et pour celle d'Haïti.
Ce que montrent les données douanières : un secteur résilient, un potentiel à multiplier
Les données d'exportation du secteur textile disponibles pour cinq exercices — 2020-2021, 2021-2022, 2022-2023, 2023-2024 et 2024-2025 — permettent de mesurer concrètement avec davantage de recul la dynamique du secteur et l'importance vitale de la continuité juridique qu'assure désormais le renouvellement.
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Indicateur |
2020-2021 |
2021-2022 |
2022-2023 |
2023-2024 |
2024-2025 |
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Nombre d'entreprises exportatrices actives |
43 |
41 |
54 |
34 |
30 |
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Volume net exporté (tonnes) |
37 758 |
12 868 |
41 005 |
20 639 |
18 818 |
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Valeur FOB exportée (milliards de gourdes) |
20,87 |
10,84 |
48,15 |
28,65 |
22,17 |
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Évolution de la valeur FOB vs exercice précédent |
— |
-48,1 % |
+344,2 % |
-40,5 % |
-22,6 % |
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Taxe douanière perçue sur ces exportations |
0 |
0 |
0 |
0 |
0 |
Cette série de cinq exercices met en évidence une trajectoire d'une croissance nonlinéaire, mais confirme dans la durée la place centrale du secteur dans l'économie exportatrice haïtienne. Après un repli en 2021-2022 (-48,1 % de valeur FOB, dans un contexte encore marqué par les suites de la pandémie), le secteur connaît un rebond spectaculaire en 2022-2023 (+344,2 %), porté par une hausse conjointe des volumes et des prix unitaires à l'export. Les deux exercices suivants, 2023-2024 et 2024-2025, enregistrent chacun un repli (-40,5 % puis -22,6 %), cohérent avec la dégradation sécuritaire et logistique observée en Haïti sur cette période — fermetures temporaires d'usines, perturbations portuaires et aéroportuaires — ainsi qu'avec la parenthèse d'expiration juridique de HOPE/HELP fin 2025, désormais close. Sur l'ensemble des cinq exercices, un noyau d'entreprises structurantes — parmi lesquelles Caribbean Island Apparel, Centri Group, Kenscoff Manufacturing, MBI Haïti, Pacific Sport Haïti, Sewing International et The Willbes Haitian — reste actif de façon continue, y compris durant les exercices les plus difficiles, démontrant la résilience et l'ancrage durable de ces acteurs industriels en Haïti. Le montant de taxe nul sur l'ensemble des cinq exercices confirme, chiffres à l'appui, que ces entreprises opèrent bien sous le régime de franchise douanière que la loi leur garantit — un avantage désormais sécurisé pour les deux prochaines années au minimum.
La période la plus récente illustre également, de façon très concrète, ce qu'aurait coûté à l'économie haïtienne l'absence de renouvellement : un ralentissement marqué de l'activité exportatrice pendant la fenêtre d'incertitude juridique de fin 2025 et début 2026. C'est précisément ce risque que l'extension votée cet été permet désormais d'écarter durablement, donnant au secteur les conditions nécessaires pour renouer avec une trajectoire de croissance soutenue — et pour aller, cette fois, bien au-delà des pics déjà observés sur la période 2020-2025.
Comment exploiter pleinement l'avantage HOPE/HELP
Le potentiel offert par la loi reste, aujourd'hui encore, largement sous-exploité : sur les 200 millions de m² de contingent disponible pour les produits en maille (knits) et les 200 millions de m² pour les produits tissés (woven), Haïti n'utilise qu'une fraction de ce que la loi autorise. Exploiter pleinement cet avantage suppose une action volontariste sur plusieurs fronts :
• Consolider et faire grandir le noyau d'entreprises déjà actives, en les accompagnant dans l'augmentation de leurs capacités de production et dans la diversification de leur offre vers des produits à plus forte valeur ajoutée (au-delà du seul assemblage) ;
• Attirer de nouveaux investisseurs internationaux dans les parcs industriels existants (SONAPI, Caracol, CODEVI) et dans de nouvelles zones à fort potentiel, en s'appuyant sur la visibilité désormais offerte jusqu'en 2028 ;
• Former et qualifier la main-d'œuvre afin de répondre aux exigences croissantes des donneurs d'ordre internationaux en matière de compétences techniques et de conditions de travail ;
• Simplifier davantage les démarches administratives et douanières pour réduire les délais et les coûts de mise en production pour les investisseurs ;
• Poursuivre le plaidoyer pour un horizon encore plus long, à l'image de ce que réclament depuis longtemps l'ADIH et ses partenaires, afin de donner aux investisseurs la certitude de long terme nécessaire à des engagements de capitaux majeurs.
Transformer l'économie haïtienne autour de cet avantage sectoriel
Le véritable enjeu, au-delà du seul renouvellement, est de faire de HOPE/HELP le point de départ d'une stratégie nationale d'investissement et d'emplois. Le Centre de Facilitation des Investissements (CFI) est appelé à jouer un rôle central dans cette transformation : promotion internationale de l'opportunité HOPE/HELP auprès des investisseurs potentiels, prospection active de nouveaux projets, accueil facilité des investisseurs et accompagnement jusqu'à l'implantation effective de leurs unités de production sur le territoire national.
Cette dynamique, pour porter pleinement ses fruits, doit s'accompagner d'un environnement d'affaires renforcé : incitations fiscales et douanières compétitives, infrastructures énergétiques et logistiques fiables, sécurisation des zones industrielles, et guichet unique facilitant les démarches des investisseurs. C'est l'ensemble de cette chaîne — de la loi commerciale à l'accompagnement concret des entreprises sur le terrain — qui permettra de transformer un avantage commercial en emplois durables, en recettes fiscales accrues, en devises supplémentaires et, in fine, en amélioration tangible des conditions de vie de centaines de milliers de familles haïtiennes.
La prolongation de HOPE/HELP jusqu'en 2028 est une victoire obtenue collectivement, par un travail de plaidoyer soutenu entre les institutions publiques haïtiennes, le secteur privé et les partenaires américains. Elle offre à Haïti une fenêtre de deux années supplémentaires pour démontrer que cet avantage commercial peut devenir le socle d'une véritable transformation économique et sociale du pays.